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Chapitre IModifier

« Restez en arrière ». 

L’ordre était sec, dur, froid. Un ordre implacable, auquel on ne peut qu’obéir. L’ordre d’un lieutenant. 

L’autre recula aussitôt en l’entendant. Rayure du Tigre attendit que tous les guerriers se calment, avant de se mettre à ramper discrètement le long du chemin du tonnerre, la truffe en l’air, les muscles tendus, comme s’il flairait l’odeur d’un ennemi. En réalité, il n’en était rien. Mais tout le monde le croyait, lui, le lieutenant fort et fier du Clan de la Lune. Il ne pouvait pas se laisser distraire par une chose futile, une chose inexistante. 

Il ne pouvait pas courir après un fantôme.

Rayure du Tigre pressa légèrement le pas en sentant l’impatience grandissante des guerriers derrière lui. Nuage Fougueux en particulier, dont la patience atteignait déjà ses limites. Le lieutenant pouvait presque sentir l’impatience de son apprenti irradier dans ses propres membres. C’était un bon petit. Collant, chiant, casse-pattes, mais également vif et avide de connaissance. Il ferait un merveilleux guerrier à tous les coups, peut-être même le prochain lieutenant. Rayure du Tigre sentit son cœur se gonfler de fierté à cette pensée. Il se voyait déjà, lui, Tigre Astral, baptisant Nuage Fougueux, devenu Patte Fougueuse, lui donnant la place de lieutenant… Il entendait le clan les acclamer, scander son adoration envers lui. Et Patte Fougueuse, bien sûr. Mais plus envers lui quand même.

Il sursauta, le poil soudain hérissé, lorsque le passage bruyant et malodorant d’un monstre le ramena à la réalité. Ce n’était pas le moment de s’égarer dans ses rêveries. Il sentait que quelque chose d’important se passait, mais n’arrivait pas exactement à mettre la patte sur quoi. Il sentait juste diffusément que ça avait rapport avec eux, avec ces chats qu’il apercevait parfois furtivement, dans des recoins d’ombres. Bien sûr, il ne le disait à personne. Il ne pouvait pas se permettre d’être pris pour un déséquilibré, ou pire, une simple cervelle de souris. Il se devait d’être fort, et stable.

Mais parfois, la nuit, il les voyait. Ils étaient là, cachés dans l’ombre, le bout de leur queue battant la mesure. Leurs yeux étaient froids, leurs regards vides. Pas aveugles comme ceux de Lune Voilée, non, juste dépourvu de vie. D’émotion.

Des yeux morts.

Rayure du Tigre frissonna en y repensant. Un long frisson remonta le long de son échine, et hérissa la bande noire qui courait sur son dos. Il retint son souffle en apercevant une silhouette remuer de l’autre côté du chemin du tonnerre.

Ils étaient là. Ce n’était pas une impression, pas qu’une impression. Depuis le début, ils les épiaient, tapis de l’autre côté de la route. Ou juste-il. Oui, il était tout seul, Rayure du Tigre en avait le sentiment. Il tendit le cou pour le regarder, soudain indifférent aux regards intrigués que lui lançaient ses guerriers.

« Rayure du Tigre ! Qu’est-ce que tu fais ? » Lança une voix vibrante d’agacement.

Son apprenti. Le lieutenant ne répondit pas. Il se contenta de poser une patte sur le chemin, puis l’autre. Il était froid. La silhouette le regardait, en face. Elle était brumeuse, fantomatique. Rayure du Tigre voulait l’appeler. Le soleil, bien qu’à peine visible, était haut dans le ciel. Ils étaient en milieu de journée. Ils ne venaient pas à cette heure-ci, normalement.

Elle avait les yeux bleus. Pas bleus saphirs, bleus ciel, ou encore bleus glace. Juste bleus.

Il connaissait ces yeux bleus. Il en était certains. Il ouvrit la gueule, puis la referma.

« Rayure du Tigre ! Que se passe-t-il ? » 

Cette voix grave appartenait assurément à Aile de Corbeau. Il semblait hésiter sur la chose à faire. Certes, c’était un des vétérans du clan, mais Rayure du Tigre était son membre le plus respecté. Il ne pouvait pas lui donner des ordres, alors il se contentait de l’appeler, comme les autres. Son regard gris fouillait désespérément la fourrure du lieutenant, comme à la recherche d’une réponse.

Mais les yeux bleus l’intriguaient. Ils étaient si beau, si grands. Si familiers. La silhouette était là, ondulant dans le vent. Elle lui faisait peur, mais il avait tant envie de la rejoindre. Ses deux pattes de derrière montèrent sur le chemin du tonnerre sans même qu’il y pense réellement, et il se mit à avancer vers elle, mécaniquement. Le bruit des monstres ne lui importait plus, il semblait s’être évanoui autour de lui. Tout ce qui comptait, maintenant, c’était elle, et ses grands yeux bleus hypnotisant dont il ne pouvait se détacher. 

« RAYURE DU TIGRE !!! STOP ! »

C’est là qu’il l’entendit. 

Le vrombissement sourd d’un monstre. 

Il arrivait. Il était tout près, si près que le lieutenant sentait déjà son souffle nauséabond sur sa truffe.

Un bond.

Il se dégagea d’un seul bond de ses pattes avant puissantes. Il s’éleva dans les airs, partit en arrière, puis se réceptionna superbement dans l’herbe verte et grasse, tandis que le monstre disparaissait en hurlant au loin.

Lorsqu’il regarda de nouveau en face, la silhouette avait disparu.

Toute la patrouille se précipita vers lui, Nuage Fougueux en tête. 

« Que s’est-il passé ? Demanda Aile de Corbeau. Qu’as-tu vu de l’autre côté, Rayure du Tigre ?
_ Des chats errants ! Grogna-t-il sans hésitation. 
_ Est-ce qu’ils étaient plusieurs ? S’affola aussitôt un autre membre de la patrouille. Tu penses qu’ils comptaient nous envahir ?
_ Si ils essaient, je leurs arracheraient la fourrure ! Cracha Nuage Fougueux, ravi. 
_ Non, non » Repris aussitôt Rayure du Tigre pour les calmer. Il n’était pas question de déclencher une guerre entre les clans. « Elle était seule. Une chasseuse isolée, je pense.
_ Tu as pu déterminer son sexe d’aussi loin ? demanda Aile de Corbeau, suspicieux.
_ Tu m’accuserais de mentir ? »

Le vétéran ne répondit rien et se contenta de hausser ses épaules maigrelettes, avant de se diriger vers la forêt, la patrouilleuse anxieuse sur les talons. Nuage Fougueux fut le seul à attendre Rayure du Tigre, ses oreilles d’un roux presque rouge inclinées vers l’avant.

« Que fait-on maintenant Rayure du Tigre ? » interroge a-t-il, visiblement pressé de reprendre l’entrainement.
_ On rattrape le reste de la patrouille, soupira le lieutenant, un peu las. Je te rappelle que notre but est de chasser, pas de se battre. Je compte sur toi pour m’attraper un faisan bien gras.
_ Oh, oui Rayure du Tigre, tout de suite ! »

Sur ce, il détala à la suite de la patrouille, sa queue touffue et hérissée de nœuds bien droite. Le chat tigré entreprit de les suivre, tout en restant légèrement en retrait. Il n’aimait pas la façon dont Aile de Corbeau s’en était allé sans attendre les ordres, ni celle dont il l’avait interrogée avant, comme s’il ne le croyait pas, s’il doutait de lui. Or personne ne pouvait douter de Rayure du Tigre, le grand lieutenant du Clan de la Lune. 

Personne.

Il se détestait de s’être laissé distraire par de banals fantômes. Ce qu’il avait vu n’existait que dans sa tête, ce n’étaient que les cauchemars d’une vie qu’il avait quittée. Il ne pouvait plus y repenser maintenant. Il devait s’occuper de tant de choses. Le clan, la maladie chronique de Petite Biche, les chatons à venir de sa sœur. Nuage Fougueux, aussi et surtout. Il n’avait plus le temps d’avoir peur des recoins sombres de son esprit.

Un fumet délicieux s’immisça soudain dans ses narines, le faisant saliver. Un merle. Succulent repas en perspective. Rayure du Tigre releva la tête pour mieux suivre l’odeur de sa proie. Elle se trouvait de l’autre côté du chemin du tonnerre, bien trop occupée à picorer des graines pour le remarquer. Rayure du Tigre hésita un court instant. Avec ce qu’il venait de se passer, il n’avait pas forcément envie de sentir à nouveau la pierre inaccueillante sous ses pattes, ni d’inspirer l’odeur suffocante du goudron. Puis il se rappela de qui il était. Il se rappela qu’il était Rayure du Tigre, le lieutenant du Clan de la Lune, et qu’il ne pouvait pas douter, ni avoir peur. Il se rappela qu’il était fort et agile, et que ce malheureux chemin inerte ne pouvait rien contre lui.

Il se tapit le long de la petite bande de terre qui jouxtait le chemin du tonnerre, les muscles déjà bandés. Un monstre grondait au loin, mais il ne pouvait pas le laisser passer : cela ferait fuir l’oiseau. Or, l’attraper, c’était un défi personnel maintenant, si simple à réaliser. Il déploya rapidement ses pattes, franchit d’une foulée gracieuse la bande de terre, sentit la fraicheur insolente du chemin sous ses pattes. Il y était presque. L’oiseau ne l’avait pas vu, et il serait sur lui en deux bonds. Aucune chance que le monstre l’attrape.

« Rayure du Tigre… »

Le murmure l’immobilisa, l’arrêta en pleine course. Il regarda un instant autour de lui, déboussolé. Puis il le vit. Le regard bleu. Glacé, intense. Froid. Cruel.

Ce regard qui le fixait.

Il secoua la tête. Non… Il devait repartir. Le monstre…

Le monstre était sur lui. Il sifflait, hurlait, bavait, crachait. Il lui fonçait dessus, en un ennemi aussi dangereux qu’inarrêtable. Il y eut du bruit, des cris, un crissement. Un moment de flottement, aussi court qu’une éternité, un moment dans les airs. Puis la fourrure de Rayure du Tigre heurta violemment le sol, un liquide poisseux coulait sur lui, venant de partout à la fois. Un bourdonnement s’intensifiait dans ses oreilles, il avait mal, mal, si mal. Son corps musculeux roula, roula encore, roula longtemps sur ce chemin dur, sur ce chemin froid, froid comme la pierre, froid comme la mort.

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Chapitre II: ==

Lumière s’affala sur le sol.

Il n’en pouvait plus.

Cela faisait des heures qu’il marchait, ou peut-être même des jours. Il n’en savait rien. Il savait juste que ses pattes endolories ne le porterait pas une seconde de plus. 
Il resta allongé sur le flanc quelques instants, savourant la fraîcheur du sol mousseux de la forêt par une chaude journée d’été. Il n’avait pas l’habitude de tout ça, de sentir l’humus moelleux sous ses pattes, ou encore de percevoir les rayons du soleil à travers un épais feuillage, qui mouchetait son pelage de minuscules taches mouvantes, des taches de lumière.

Il s’était toujours demandé d’où venait son prénom. De ce qu’il en savait, sa naissance ne s’était pas exactement passée dans un endroit lumineux. C’était plutôt tout le contraire, en fait. Sa mère leur avait déjà raconté cet évènement, à Eraelith et lui. A chaque fois, il ne pouvait qu’admirer le courage de sa mère, ce cran qu’elle avait eu pour mettre bas là, dans une cale de bateau humide et puant le moisi, puis de s’occuper de ses chatons, évitant les bipèdes, chassant les rats du navire. Lumière soupira. Cette vie, c’était la sienne. Sentir le vent marin dans ses poils, la houle agitant le bateau sous ses pattes… Laper l’eau de mer, puis hurler parce que ça piquait, et se faire aussitôt tancer par Eraelith. C’était ce qu’il était, ce pour quoi il était fait.

Enfin, avant. 

Maintenant, c’était fini. Tout était fini.

Il sentit les larmes lui monter aux yeux à cette pensée, et du serrer les paupières un peu plus pour ne pas pleurer. Mais il ne pouvait pas s’en empêcher, chaque fois qu’il pensait à sa mère et à sa sœur, son cœur se serrait un peu plus.

Eraelith. 

Dans une langue ancienne, oubliée depuis bien longtemps par tous les chats vivants, cela voulait dire espoir. Mais quel espoir restait-il à Lumière maintenant ? Il était perdu, seul et déboussolé, dans une forêt bien trop grande pour lui, dans un endroit qu’il ne comprenait pas. Il avait faim, soif, était sale.
Dans un effort surfélin, il tenta de se redresser, mais abandonna aussitôt. Trop, c’était trop, plus qu’il ne pouvait en supporter. Il allait dormir un peu, juste un tout petit peu, avant de repartir. Oui… C’était une bonne idée. Dormir, et attendre.

Ooo

Il fut réveillé par la sensation désagréable d’un museau furetant entre ses côtes.

Lumière grogna en entrouvrant les paupières. Il n’aimait pas ça du tout. Sa tristesse mise de côté, un peu de son mauvais caractère lui était revenu, et il n’avait pas l’intention de se montrer aimable avec cet étranger.

« Qui va là ? » gronda-t-il en montrant les crocs.

L’autre ne répondit pas, et se contenta de lui appuyer une patte sur le flanc, avant de tapoter rapidement dessus. Lumière gémit en la sentant appuyer sur ses blessures, et se tortilla pour se relever. De quel droit ce chat osait-il faire ça ? Il était mort. Lumière allait le gifler. Il se redressa à grand peine et se tourna vers lui, tous les sens en alerte, ravalant ses envies de vengeance durant un court instant. C’était le premier étranger qu’il croisait sur cette terre inconnue, il fallait donc être vigilant.

Pourtant, l’autre n’avait pas l’air bien méchant. Au contraire. Il le fixait, la tête inclinée sur le côté, les paupières mi-closes, ses pattes plutôt courtes bien campées sur le sol. Son pelage bouffant gris-bleu se fondait dans les ombres mouvantes de la forêt, et était légèrement agité par la brise discrète environnante

Lumière entrouvrit légèrement la gueule, comme il le faisait autrefois pour mieux savourer l’odeur salée des embruns. La senteur se dégageant du chat n’avait rien à voir avec tout ce qu’il avait pu connaître auparavant. Il possédait un tas de fumets différents. Lumière pouvait par exemple sentir la senteur fraîche et humide de la roche, mais également le parfum délicat des herbes aromatiques. Il humait à la fois l’odeur du calcaire des ruisseaux et celle, plus brute, de la terre, le tout mélangé à plusieurs odeurs semblables, celles d’autres chats. Il vivait en groupe, c’était certain. Il fallait donc davantage s’en méfier.

Le chat n’eut aucune réaction lorsqu’il sortit les griffes, et bougea à peine en entendant un nouveau grondement.

« Qu’est-ce que tu me veux, étranger ?!
_ Le seul étranger ici, c’est toi. »

Il avait parlé d’une voix calme, douce, qui se voulait sûrement rassurante. Une voix agaçante, quoi. Il fit un pas vers lui. Lumière inclina ses oreilles vers l’arrière.

« Calme-toi, je ne te veux aucun mal ».

Ce disant, il s’approchait précautionneusement, la truffe en avant, trébuchant sur les trois malheureuses racines qui les séparaient. Lumière le regarda, perplexe, un peu moqueur. Est-ce que ce chat ne regardait pas devant lui lorsqu’il marchait ? Handicapé. Il était encore plus pitoyable que lui. Le gris-bleu galéra encore quelques instants, avant de plonger tête la première dans le pelage de Lumière après s’être pris une ultime racine.

« Tu sens bon » lâcha-t-il dans ses poils.

Ça me fait une belle patte, songea Lumière. 

C’était super, ce chat trouvait sa fourrure jolie, et en plus, il pensait qu’elle sentait bon. Ça n’allait pas trop l’aider dans la vie. Pourtant, au fond, le chat était flatté que quelqu’un apprécie quelque chose de chez lui. Mais ça, il n’était pas près de l’admettre. Et puis ça l’énervait cette truffe dans sa fourrure.

« Et donc, qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il avec humeur.
_ Je te sens. »

Il avait dit ça sur un ton tellement sérieux que Lumière faillit éclater de rire. Les chats de la forêt étaient vraiment… bizarres. Est-ce que c’étaient un rituel, pour eux, de farfouiller la fourrure des nouveaux arrivants pendant une demi-heure ? En attendant, le poil du gris-bleu était super doux. Comment est-ce qu’il l’entretenait ? 

« Bon, lâcha ce dernier en reculant, les blessures ne me semblent pas trop graves. »

Lumière faillit lâcher un « ah » en comprenant enfin les intentions du chat. Il vérifiait juste ses plaies. Avec le museau. C’était probablement trop dur de se servir de ses yeux pour ça.

« Nuage Nébuleux ! »

Le chat moucheté sursauta en entendant l’autre appeler quelqu’un. Crotte de rat. S’il ramenait ses compatriotes, c’était qu’il n’avait clairement pas l’intention de le laisser partir.

Un petit chat brun-roux déboula bientôt d’entre les arbres, les pattes encore boueuses, comme s’il venait juste de sortir de l’eau. Il sembla surprit en apercevant Lumière, puis se tourna vers celui qui l’avait appelé.

« Qu’y-a-t-il Lune Voilée ?
_ Mène cet étranger au camp. »

Le petit chat hocha la tête avant de tourner ses immenses yeux d’un vert mélancolique vers Lumière. Il gardait une distance prudente avec lui, et semblait l’interroger du regard. 

Le cerveau de Lumière fonctionnait à mille à l’heure. Ainsi, ces chats, qui qu’ils soient, vivaient bel et bien en groupe. Ils possédaient même un « camp », et désiraient apparemment l’y amener. Il n’avait pas envie. 

Son ventre gargouilla.

Chats + camp = nourriture.

C’était le calcul le plus douteux de toute sa vie, mais tout compte fait, il voulait bien les suivre.

C’est ainsi qu’il emboîta le pas à ‘’Nuage Nébuleux’’ et ‘’Lune Voilée’’, un magnifique jour d’été, sous un soleil d’enfer, qui leur brûla la truffe sitôt qu’ils eurent quitté le couvert des arbres. Ils progressaient extrêmement lentement, dû au fait que Nuage Nébuleux épaulait Lune Voilée, l’aidant à contourner racines et autres pièges de la forêt. Lumière se demandait ce qu’il avait. Etait-il blessé, ou handicapé d’une quelconque autre façon ? Pourtant, son pelage était brillant et soyeux. Peut-être une blessure interne, alors ? À la patte, peut-être ? Cela pourrait expliquer le fait qu’il ne tienne apparemment pas debout seul.

Ils marchèrent un long moment, traversant divers paysage tels que des forêts, des clairières, et même une partie de territoire exclusivement rocheuse, avant d’y arriver.
Lumière sentit sa gueule s’ouvrir toute seule.

Alors, c’était ça le camp. 

Et pour un camp… C’était vraiment un sacré camp. Il ne pensait pas voir une chose aussi belle un jour en dehors de son bateau. Pourtant cet endroit était réellement magnifique. Un gigantesque arbre poussait au centre d’une grande clairière baignée de lumière, étendant ses branches solides et rugueuses le long de la paroi rocailleuse d’une falaise. Certaines disparaissaient même dans des dizaines de cavités, certaines minuscules et d’autres biens plus grandes, qui parsemaient la falaise, comme les trous sur un fromage étrange que les bipèdes appelaient : « gruyère ». Une minuscule cascade se jetait du haut de cette même falaise, puis dégringolait doucement sur la surface verticale de celle-ci, avant de rejoindre enfin le minuscule ruisseau qui se faufilait dans le camp, semblable à un serpent argenté et paresseux, dont le sifflement évoquait plus un doux clapotis.

« C’est beau, n’est-ce pas ? » 

Lumière sursauta. Il avait rejoint Lune Voilée sans même s’en rendre compte. Le chat gris-bleu s’était assis juste devant l’arbre, et levait le museau vers sa cime, les yeux fermés. Il avait parlé d’une voix mélancolique. 

« Et tu vois quoi là au juste ? Tes yeux sont fermés. »

Woops. C’était plus fort que lui, Lumière n’avait pas pu s’empêcher de le railler un peu.

Lune Voilée se tourna brusquement vers lui. Et c’est là que Lumière comprit.

Lorsqu’il regardait dans les yeux de l’autre, Il ne voyait pas de pupilles, ni même d’iris. Il ne percevait pas d’émotion dans ce regard. Ce qui roulait devant lui, d’un gris désespérément laiteux, c’était deux orbes vides, qui ne brillaient pas, ne réfléchissaient rien.

Deux lunes voilées.

Le chat moucheté se tortilla dans tous les sens, un peu gêné. Evidemment, il fallait que ce chat soit aveugle. Pas juste stupide, non, ou un peu dérangé, mais réellement handicapé. Et cela le mettait atrocement mal à l’aise. En plus, il passait pour un idiot. Il regarda autour de lui, autant pour se donner une contenance que pour chercher une échappatoire. Mais il n’y en avait pas vraiment : tous les chats des alentours le considéraient avec méfiance. Ils voulaient sa photo ou quoi ?! Stupides indigènes. S’il avait su que les autres félins étaient comme ça, à l’extérieur, qu’ils le considèreraient ainsi, comme un simple étranger… Il y avait là une belle brochette de paranoïaques : une chatte noire, sûrement une mère, qui entourait d’une queue surprotectrice ses petits protégés, probablement d’immondes chatons geignards. Une chatte grise tremblotantes se tenait également dans un coin du camp, à demi camouflée par une racine, le regardant avec de grands yeux apeurés. Non loin de là, un chat plutôt haut sur patte au pelage si roux – ou peut-être rouge ? qu’il piquait les yeux le considérait avec une grande animosité, crocs sortis et pelage prudemment hérissé. Les deux derniers occupants de la clairière, un petit chat doré au poitrail roux flamme et une chatte d’un noir profond, le regardaient avec curiosité, tapis sous une des branches de l’arbre.

Outre le fait qu’ils étaient tous très agaçants à le regarder comme ça, Lumière se surprit à trouver leur camp un peu vide. Ou étaient donc passés tous les autres ? Pour lui, un clan, c’était grand, plein de chats… sa mère lui avait déjà parlé de groupes de chats. Elle n’appelait pas ça des clans, mais des Ekilans, ce qui signifiait sûrement la même chose, au fond. Et il y avait tant de membre dans les Ekilans, tant de fonctions… un clan, c’était sûrement un peu pareil, mais en différent.

Déjà une chatte plutôt musclée au pelage épais décoré de motifs complexes s’avançaient vers lui, ses yeux bleu glace luisant d’un air peu avenant. Super. Ça faisait à peine cinq minutes qu’il était là, et il allait déjà se faire agresser. Evidemment, l’aveugle s’était barré, tout comme son apprenti, qui avait disparu peu après leur arrivée au camp. Et maintenant, il allait se faire descendre. La chatte qui s’approchait était imposante, autoritaire. Il n’aimait pas ça. Ses grosses pattes foulaient l’herbe du camp avec une prestance et une sûreté si grandes qu’elles en devenaient presque insolentes. C’était sûrement elle, la chef du clan, si tant est qu’ils en avaient un. En plissant un peu les yeux, Lumière remarqua également un chat beaucoup plus petit, et très maigre, qui faisait à peine la moitié de l’autre. Il avançait nerveusement, sa longue queue maigre fouettant inutilement l’air. Lui, c’était sûrement le balayeur, ou le garde du corps. Enfin non, il était bien trop rachitique pour ça… ça devait être le fils de l’autre, ou un truc stupide du genre.

Les deux arrivèrent bientôt à sa hauteur. La première s’adressa aussitôt à lui d’une voix tonnante :

« Lune Voilée nous as informés de ta venue, étranger. Nous avons quelques questions à te poser, voudrais-tu bien nous suivre dans la tanière de Blizzard Astral ? »

Blizzard Astral.

Ok, il n’avait pas critiqué Lune Voilée, ni même Nuage Nébuleux. Mais c’était quoi ces noms stupides ? Et puis d’ailleurs, c’était qui, Blizzard Astral ? Pas le chat rachitique en tout cas. Lui, c’était le balayeur, rien de plus. Il n’avait même pas ouvert la bouche depuis le début, et se contentait d’agiter régulièrement les moustaches en fixant Lumière, un peu comme s’il évaluait quelque chose chez lui. Ce dernier serra les dents. Il n’aimait pas qu’on l’examine comme ça, ni qu’on le considère comme un étranger d’ailleurs. Ce simple mot lui hérissait les poils. Un étranger. Lumière n’avait jamais été un étranger nulle part. Il avait toujours vécu dans une famille aimante, possédé un foyer stable. Il avait toujours fais partie intégrante d’un groupe, d’une famille.

Et maintenant, tout cela n’était plus.

Il soupira en partant à la suite de la chatte autoritaire et du balayeur, qui n’avait même pas pris la peine d’attendre sa réponse à leur question rhétorique. Il traversa le camp d’un pas un peu plus hâtif qu’il ne l’aurait voulu, sentant toujours les regards des autres peser sur lui, lui brûlant la fourrure.

Les trois chats contournaient l’arbre lorsque Lumière entendit des gémissements.

Il se figea et tendit l’oreille, plus surpris qu’apeuré. Les bruit semblaient venir d’un petit trou qui s’était creusé entre les racines de l’arbre, et était sans aucun doute l’entrée d’une cavité bien plus large. Il ne percevait rien de l’intérieur, sinon une obscurité étouffante, ainsi que les plaintes, longues, rauques, haletantes. C’étaient celles d’un chat perdu, complètement désespéré. Il voulut interroger les deux autres, qui échangèrent un regard sombre. Quoiqu’il soit en train de se passer à l’intérieur, ils le savaient, et ce n’était visiblement pas très joyeux. Lumière se résigna à ne pas savoir, du moins pour l’instant.

« Bon, on grimpe. »

Le chat moucheté lança un regard interrogateur à celle au pelage épais. Elle indiquait une branche du bout de son énorme museau.

« À toi l’honneur, étranger. »

Lumière mit quelques secondes à comprendre ce qu’ils attendaient de lui, avant d’arriver à la déduction logique que si ces tarés voulaient qu’il risque sa vie sur un arbre si haut qu’il n’en voyait pas la cime, c’était probablement que leur tanière se trouvait en haut. Bien sûr, elle ne pouvait pas juste être à terre, comme celle des autres chats, non, simple, beaucoup trop évident. C’était tellement plus marrant de sauter de branche en branche comme un écureuil. Lumière essaya de remettre ses poils de nuque en place. Les autres ne devaient pas voir qu’il avait peur. Il devait leur montrer ce qu’il valait, leur prouver qu’il n’était pas qu’un simple étranger inutile et incapable, mais bien un chat fort, fier, qui méritait sa place dans un Ekilan.

Clan.

Pas Ekilan, clan. Ekilan, c’était avant, dans une autre vie. C’était le passé. Clan, c’était le futur. Son futur.

Il fit un bond gracieux vers le haut, puis se ramassa à moitié sur une branche presque dépourvue de feuilles, ses pattes arrière pendant lamentablement dans le vide. Il entendit quelqu’un pouffer, en bas, et plissa les yeux.

Ah ah ah, très drôle.

En regardant vers le bas, Lumière remarqua qu’il était devenu en l’espace d’un instant le dîner spectacle de tout le monde. Le chat roux-rouge se moquait franchement de lui, et se faisait vaguement réprimander par la chatte stressée, qui semblait elle aussi plutôt amusée. Même la mère ne le considérait plus comme un danger potentiel pour ses chatons. 

Quelle décadence.

Lumière fit un effort surfélin pour remonter son arrière-train sur la branche, puis retrouva un équilibre précaire et fit mine de ses lécher la patte, ne serait-ce que pour avoir l’air occupé.

La branche vibra lorsque la chatte imposante le rejoignit, suivie de près par son ami le balayeur.

« Tu n’es pas très bon pour ça, on dirait »

Si son ton était toujours aussi sérieux, voire même cassant, une lueur rieuse avait brillé un court instant au fond de ses yeux, et elle agitait imperceptiblement les moustaches. Maintenant, en plus d’être la risée de tout le clan, Lumière avait perdu toute crédibilité auprès de leur probable cheffe.

Génial.

« Évite de tomber avant d’atteindre le haut, d’accord ? »

Elle disparut entre les branches à la fin de sa phrase, le maigrichon sur les talons.

Lumière marmonna dans ses moustaches. En bas, les autres l’observaient toujours, retenant leur souffle à l’approche de sa prochaine performance.

C’est au bout de trois chutes pathétiques et d’une quinzaine d’éclats de rire du public que Lumière atteignis enfin le haut de l’arbre. Là, les branches se rejoignaient, formant un abri circulaire plutôt large, soutenu par la plateforme que créait le tronc en devenant plat. Ses deux guides s’y tenaient déjà, la première assise, la queue sagement repliée autour des pattes et le regard toujours aussi austère, et le second bien plus à l’aise, son corps maigre formant une petite boule compacte et ses pattes repliées sous lui. Mais pas de « Blizzard Astral » en vue. A moins que ce soit la grande chatte ? Non, elle n’aurait quand même pas parlé d’elle à la troisième personne. Ils n’étaient pas encore bizarres à ce point... Normalement.

« Installe toi confortablement étranger, cela pourrait être long. Ou pas, ça va dépendre de toi. »

Lumière obéit sans rechigner, et s’installa à une distance prudente des deux chats. Si le maigrichon ne battait plus l’air de la queue, en revanche, il le fixait toujours, et agitait une de ses oreilles de manières spasmodique. La seconde ne le lâchait plus des yeux, mais ne se décidait pas à ouvrir la bouche, comme si elle attendait quelque chose, ou quelqu’un.

Peut-être le fameux Blizzard Astral ? Ou était-il, le bougre ?

« Bienvenue dans ma tanière, étranger ; ou peut-être préfères-tu m’apprendre ton nom ? Le mien est Blizzard Astral »

Le chat moucheté se retourna, bouche-bée. Celui qui avait parlé, c’était… c’était le balayeur. Il avait une voix aigüe pour un mâle, un peu éraillée, parfois désagréable, mais étrangement calme et posée. C’est en observant son pelage qu’il comprit d’où pouvait venir la première partie de son nom, blizzard. Car c’était bel et bien un vent aussi terrible qu’une tempête que lui évoquaient les taches blanches et grises se mêlant harmonieusement sur la fourrure rase du mâle. Ainsi, les chats étaient nommés par rapport à leurs attributs : il l’avait déjà constaté avec Lune Voilée, une façon bien poétique de désigner des yeux aveugles. Nuage Nébuleux, en revanche, ne portait pas très bien son nom… ou peut-être avait-il un sens plus profond ?

« Je me nomme Lumière, répondit-il en revenant à la réalité.
_ Soit le bienvenue parmi nous, Lumière. »

Il vit du coin de l’œil la grande chatte frémir en entendant celui qui était vraisemblablement le chef l’accueuillir ainsi. Alors, comme ça, il l’acceptait parmi eux. Mais pour combien de temps ? En tant que simple voyageur de passage, ou que futur membre à part entière ? Il se posait toujours la question lorsque Blizzard Astral reprit la parole :

« Dis-nous en plus sur toi, Lumière. D’où viens-tu ? De loin, apparemment. Loin, très loin d’ici… »

Le chat gris avait l’air rêveur. Lumière frémit. Certes, il aurait pu tout simplement déduire ces informations, pourtant le moucheté avait l’impression que Blizzard Astral ne l’avait pas bêtement deviné, mais bien qu’il le savait, un peu comme s’il avait lu dans ses pensées. Lumière secoua la tête. Ça n’avait absolument aucun sens, ça non plus. Des chats qui lisaient dans les pensées ? Et puis quoi encore ? Il était vraiment en train de devenir parano.

« Je viens de la mer, murmura Lumière, la gorge serrée.
_ La quoi ? »

La chatte massive avait froncé les sourcils.

« La mer. Une grande étendue d’eau, un peu comme un lac, mais en beaucoup plus grand. En infini.
_ Et tu vivais là-bas ?
_ Oui.
_ La mer… c’est de l’eau. Et tu nous dis que tu vivais dedans. Tu es un chat ou un poisson ? »

Lumière grinça. En plus de tout, on se foutait de sa gueule. Et avec sérieux.

« Je ne vivais pas dans l’eau, mais plus sur l’eau.
_ Tu marchais sur l’eau ? De mieux en mieux.
_ Mais non ! J’étais sur un bateau !
_ Un ‘’bateau’’ ? Qu’est-ce? » Elle se tourna vers Blizzard Astral. « Tu sais ce que c’est, toi, un ‘’bateau’’ ?
_ Non. Mais Lumière va nous l’expliquer sans tarder. N’est-ce pas, Lumière ? »

Lumière fit de son mieux pour ne pas rabattre ses oreilles sur son crâne. Il n’aimait pas qu’on l’assaille de questions de cette façon. Ni qu’on le prenne pour un imbécile. Et encore moins cette façon qu’avait le chef de répéter son nom en boucle. C’est bon, il s’appelait Lumière, on avait compris. Pas la peine de le répéter.

« Un bateau, c’est une sorte de… » Il s’interrompit pour chercher une bonne formulation. Il faudrait un truc pas trop compliqué, assez simple pour que ces indigènes puissent comprendre. « …Une sorte de planche qui flotte sur l’eau.
_ Tu as vécu sur une plan…
_ Une grosse planche, coupa Lumière avant d’avoir à entendre une autre de ses questions stupides, clairement faites pour le déstabiliser. Une immense planche rigide, fermée par un toit, et contenant des tanières. Voilà ce qu’est un bateau. »

La chatte le foudroya du regard. Elle n’aimait visiblement pas être interrompue de la sorte.

Pendant qu’elle ravalait sa haine, Blizzard Astral hochait imperceptiblement la tête en direction de Lumière, comme si tout ce qu’il avait raconté collait à ce à quoi il s’attendait, comme s’il ne faisait qu’approuver une histoire qu’il connaissait déjà.

« Et que viens-tu faire sur notre territoire ? demanda-t-il après un long moment. Qu’est-il arrivé à ton… ‘’Bateau’’ ? 
_ Il a chaviré. Il s’est… il s’est éclaté sur le rivage.
_ Ou ça ?
_ Loin. Je ne saurais dire ou. 
_ Et comment es-tu arrivé ici ?
_ J’ai marché. Longtemps. Des jours entiers… peut-être une demie lune ? Je m’étais effondré dans une forêt quand Lune Voilée m’a trouvé. J’avais faim, sommeil, j’étais sale… Et je le suis toujours d’ailleurs ».

En disant cela, Lumière se rappela soudain de tous ses maux, qui ne se firent pas prier pour l’assaillir de nouveau. Il était toujours aussi sale, tenait à peine sur ses pattes, et crevait la dalle. Son arrivée au camp avaient été si mouvementée qu’il avait oublié tout cela quelques temps, mais maintenant il n’avait plus qu’une envie : tremper ses pattes crasseuses dans l’eau sûrement fraîche du ruisseau, faire sa toilette, manger quelque chose, n’importe quoi, et dormir, enfin. Cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas couché dans une vraie tanière. Plus depuis… Depuis que leur navire avait fait naufrage. Il renifla. Ce n’était pas le moment de se laisser aller. Il avait juste besoin de conserver cette dignité factice, encore quelques instants, juste le temps de demander un abri pour la nuit. Puis il pourrait enfin se laisser aller, s’endormir, pourquoi pas pleurer avant. C’était faible, mais il en avait besoin. Lorsqu’il aurait enfin versé toutes les larmes de son corps, ça irait mieux. Tout irait mieux. Fort de cette pensée, il attendit patiemment la suite de l’échange.

« Donc, tu n’as plus de foyer, si je comprends bien.
_ Non.
_ Tu n’as nulle part où aller.
_...Non. »

Lumière avait la vague impression qu’il enfonçait les griffes dans la plaie. Et ça faisait horriblement mal, ça le tuait de l’admettre, de tout dire à haute voix : il n’avait plus de maison, plus de famille, plus rien. Il était seul, et triste, condamné à lécher les pattes de chats qui se foutaient de sa gueule pour rester parmi eux.

Tragique.

Il se tourna vers Blizzard Astral. Le chat maigre semblait réfléchir, les sourcils froncés. Il s’adressa finalement vers la chatte massive, qui n’avait pas bougé d’un poil depuis le début de la conversation.

« Panthère des Neiges, conduit ce chat à la tanière des apprentis. Demande à Pelage Négligé de venir inspecter ses blessures, et à Petit Soleil de lui amener de la nourriture, puis débrouille-toi pour que le reste du clan le laisse en paix. Il doit reprendre des forces. Quand à toi, Lumière… Je te laisse la nuit pour réfléchir. Demain, vient me voir, un peu après le coucher du soleil. Tu pourras alors me dire si tu désires prendre la route, ou bien intégrer notre clan.»

Le chat moucheté resta pantois. Alors comme ça… c’était bon. C’était fait. Il avait la nuit pour réfléchir, et, demain, s’il le choisissait, il deviendrait membre d’un clan.

Il remplacerait sa famille.

Non, non. Ce n’était pas ce qu’il faisait. Il ne remplaçait personne. Il survivait juste. Il était obligé, hein ? Il ne cherchait pas seulement un abri parce qu’il avait peur de la solitude. Il ne trahissait personne.

Panthère des Neiges approuva ce que disait son chef avec respect, pourtant Lumière percevait son mécontentement. Elle ne voulait pas de lui. Il était un étranger. Son clan méritait mieux que ça.

Elle sauta jusqu’au sol habilement, sans même vérifier que Lumière la suivait. Ce dernier lâcha l’affaire à quelques mètres du sol, et se laissa simplement glisser le long du tronc, atterrissant en une petite boule de fourrure inerte. De toute manière, le clan s’était dispersé : chacun vaquait de nouveau à ses occupations, et ils ne faisaient même plus attention à lui. Seul l’apprenti roux-rouge le regardait toujours, ses yeux d’un bleu électrique luisant d’animosité. Il ne se détourna qu’après un long moment, et parti dans la direction d’où venait Lumière.

Ce dernier soupira. Ça n’allait pas être facile, de se faire une place. Pourtant, il le faudrait. Il voulait être fier de quelque chose, rien qu’une fois dans sa vie. Il avait envie de prouver que ce n’était pas pour rien qu’il avait survécu au naufrage, qu’il pouvait honorer la mémoire de sa mère et de sa sœur, qu’il était capable, lui aussi.

Capable de quoi ?

Il ne savait pas. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il voulait dormir. Le soleil se couchait déjà au loin, embrasant l’horizon d’une teinte rouge vif, qui projetait au sol les longues ombres des tanières de sa nouvelle maison, les ombres mouvantes et incertaines de sa nouvelle vie.


Chapitre IIIModifier

Hé.

Hé, salut.

Salut je te dis.

_ Il pleure ? _ Je crois qu’il pleure.

Salut. Répond moi. Arrête.

_Arrête de pleurer. _ Arrête ça tout de suite. Il n’y a que les chatons qui pleurent. Tu n’es pas un chaton n’est-ce pas ?

Tu ne vas pas me répondre ?

Ou est-ce que nous sommes ?

Hé.

_ Il n’arrête pas. Regarde le chialer. Tu es pathétique. Pathétique. _ Tu me déçois énormément.

Tu m’as vue tout à l’heure ?

Hé ? 

Attention.

Il y a quelqu’un.

C’était bien ? C’était bien, tu m’as vue, tu trouves que j’ai changé ?

_ TA GUEULE ! Arrête ça, tu m’insupportes. Tu m’insupportes.

Chhht, ils vont t’entendre. 

Tu penses que tu vas mourir ? 

Tu penses qu’on va mourir ?

Ce n’est pas normal.

Rien n’est normal chez toi.

Hé ? Tu m’écoutes ? Pourquoi… Pourquoi est-ce que tu me rejettes ?

Tu ne veux plus me parler, c’est ça ?

« Tu m’entends ? »

Non. 

Un cri aigu déchire l’espace. Mal, mal, mal. Mal partout. Il a mal.

Tu préfères lui parler à lui qu’à moi ?

Oui. La ferme. Pitié. Tais-toi. Tais-toi, je n’en peux plus. Je ne veux pas pleurer. Je ne pleure pas. J’ai mal.

_ Tu n’es pas un guerrier.

Elle rit. La voix, elle rit. Pourquoi. Il ne lui a rien fait. C’est si cruel. Si inutilement cruel. Il ne le mérite pas. Il fait chaud. Froid. Il a mal.

Parle-moi ! Parle-moi, je te dis !

« Tu m’entends ? »

Un coup de langue sur la joue. C’est tout doux, râpeux, tendre. Il connaît ça. Je connais ça. Il a l’impression de flotter. Peut-être pas. C’est angoissant. Il se laisse tomber, il se noie au milieu des voix. Il voulait lutter. Avant. Là, il n’y a pas de place pour la lutte. Juste pour cette douleur omniprésente, qui ne le quittera plus.

Cette sensation. Intemporelle. Depuis toujours. Au fond de lui. Au fond de moi. 

« Calme-toi. Shht. »

Oui, je te crois. Je veux me calmer. J’ai confiance, je le jure sur ceux qui veillent sur nous. Je sais bien que personne ne le fait. Je pense que je me force à y croire. Je me force à croire qu’elle est parmi eux, elle aussi, elle est le spectre réconfortant d’un mensonge.

Je suis là. Je ne suis pas un mensonge.

Pitié, taisez-vous. Je vous en supplie. Je vous en prie. Je ne veux plus vous entendre.

Ronronnement. Il a peur. Terriblement peur. Il veut se rassurer. Alors il vibre doucement. C’est douloureux. Ses côtes vont se briser s’il continue. 

Je veux me rassurer.

Est-ce que je suis vraiment lui ? Laissez-moi partir.

Tu n’es pas en prison. Tu es avec moi. Tu es avec nous. Tu nous aimes. Tu m’aimes.

Je l’aime. Je ne t’aime pas toi. Va-t’en, je t’en supplie.

Vous allez me tuer. Je sais que vous allez me tuer. Chaque jour. Vous n’étiez presque plus là.

Ils remuent autour de lui. Ils sont répugnants. Ils sont invisibles. Leur présence est malsaine.

La douceur d’une fourrure qui se presse contre lui. Il ronronne bruyamment. Il se joint à moi je crois, il me soutient. Je râle, je crache, je vomis mes entrailles, je pense qu’il y a du sang, du sang partout, rouge, visqueux, il coule devant mes yeux, à l’intérieur, hors de moi, il est gelé, perfide. Il brouille mon esprit, barbouille ma logique. Tout est rouge, tout. Est-ce que je vais mourir ? Je ne peux plus bouger. Je veux partir ! Aidez-moi ! Ne me laissez pas seul avec eux ! Il ronronne toujours. Il… Je... Je me raccroche à ça. Je connais ce ronronnement. Pourquoi l’ai-je oublié ? Je l’aimais tellement. 

Il s’en souvient, lui. Ils s’en souviennent tous les deux.

Tu ne m’as oubliée, moi ?

_ Il continue. _ On ne peut rien faire pour lui.

Arrêtez.

« Je reviens ».

Non.
Ne pars pas.
Ne me laisse pas seul ici.
Je vais devenir fou si je reste seul.
Seul avec eux.
Seul avec moi.




Chapitre IVModifier

Nuage Nébuleux sourit.

Il faisait souvent ça.

C’était toujours un sourire timide, présent mais un peu effacé. Un sourire presque invisible, évanescent. Le sourire de quelqu’un qui pense à autre chose.

Il souriait toujours, mais rarement parce qu’il était heureux. Il souriait parce qu’il devait avoir l’air avenant, parce que le paraître importait plus que tout. Il souriait par gentillesse, et parce qu’il se sentait un peu obligé aussi.

Il souriait même lorsqu’il éprouvait des sentiments négatifs. Maintenant, par exemple, alors que la frustration lui tordait les entrailles, il gardait un air avenant, posé, aimable. Gentil Nuage Nébuleux. Il comprenait tout. Lune Voilé ne l’accompagnerait pas à la cérémonie. Ce n’était pas la fin des temps félins, en soi. Il n’aurait qu’à y aller seul. Lune Voilée avait mieux à faire après tout. Il devait s’occuper de leur blessé. C’était important, très important. Plus important qu’un simple baptême de guerrier.
Infiniment plus important que lui. 

Lui, il ne comptait pas à côté. Il était insignifiant.

Après tout, il n’était que l’apprenti guérisseur.

Nuage Nébuleux secoua la tête tandis que son sourire s’effaçait, disparaissant lentement dans la lueur mourante du jour. Il n’avait pas à le prendre comme ça. Il se comportait comme un égoïste, et ça lui faisait honte. Bien sûr que les blessés étaient plus importants que le reste. En tant que guérisseur, il aurait du le comprendre mieux que les autres – et d’ailleurs, c’était précisément ce qu’il faisait. Ce goût amer, cette saveur aigre-douce dans sa gueule, il devait l’oublier. Elle n’avait rien à faire là, ce n’était qu’une preuve de son incompétence relative.

« Hé, Nébu’, prêt pour la cérémonie ? »

L’apprenti guérisseur sursauta, tiré de ses pensées. En face de lui, une chatte calico haute sur patte l’observait, tout sourire. Et son sourire à elle différait tant du sien. Il était immense, immanquable, éclairait son visage en entier et laissait même légèrement apparaître ses deux canines supérieures, à peine trop longue pour sa gueule fine et gracieuse. Un sourire franc et honnête, à coup sûr. Mais était-elle capable de dissimuler des choses ? Nuage Nébuleux en doutait. Cette chatte était une incorruptible bavarde, de ceux qui faisaient la conversation seuls sans même s’en formaliser. En bref, quelqu’un de parfait pour l’apprenti guérisseur, lui-même assez laconique.

« Prêt », annonça-t-il, ses babines de nouveau étirées.

C’était plus fort que lui, cette chatte était une des seules à lui tirer des sourires sincères, qui lui réchauffaient un peu le cœur. Plus âgée de plusieurs lunes, elle aurait certainement pu être sa mère, ou à la limite une sœur de Lune Voilée… ou peut-être même plus de Pâleur Monochrome ? Il frissonna soudain en pensant à la fratrie de cette dernière. Non. Ne plus y songer.

De toute manière, Aurore Cendrée était très bien avec son propre âge. Encore jeune, fougueuse, mais entrant tout juste dans l’âge adulte, une période compliquée pour bien des membres du clan. Acquerrait-elle de la retenue ? Probablement pas. Serait-elle moins bavarde ? Aucune chance. Mais elle grandirait tout de même un peu, peut-être juste légèrement moins dans sa tête que dans son corps.

Aurore Cendrée battit des cils, avant de sourire d’un air gourmand, signe qu’elle allait aborder son dernier sujet phare.

« Ils vont sacrer apprenti ce nouveau chat, comme s’appelle-t-il, déjà ?
_ Lumière.
_ Ah, oui, Lumière ! » fit-elle mine de se rappeler, comme à chaque fois qu’elle parlait d’un chat qui l’intéressait au plus haut point.
Autant la carte de l’indifférence pouvait marcher, autant, si mal jouée, il ne servait à rien de faire l’inintéressée.
« Tu as senti son odeur ? Elle est si… étrange, différente des nôtre. Comment dire…
_ Salée.
_ Oui, Salée ! Elle ronronna, ravie. C’est tellement… »
Désagréable. Irritant.
« …Exotique ? » proposa Nuage Nébuleux.

Il en avait assez de finir les phrases d’Aurore Cendrée. La conversation de la jeune chatte pouvait parfois être intéressante, mais jamais lorsqu’elle s’enamourait de quelqu’un. Là venait le temps funeste et redoutablement long des phrases bancales et incomplètes, des minauderies interminables et des conversations tournant exclusivement autour d’un chat. Bien sûr, elle finirait par se lasser – probablement lorsque cette odeur de sel lui provoquerait une infection des narines.

« Faut que j’le lèche ».

Nuage Nébuleux lui lança un regard inquisiteur.

« J’aimerais bien goûter. Oh oui ! Il faut absolument que je le lèche. Tu penses qu’il participera au partage ? Il faut qu’il y participe. S’il ne le fait pas, j’le force. Je dois goûter à sa fourrure ! »

Elle trépignait.

Nuage Nébuleux se contenta de lui sourire. Ah. Encore ce geste. Sourire encore et encore. Jusqu’à l’épuisement.

Lui, il n’avait que faire de ce Lumière. A vrai dire, il ne l’appréciait pas forcément. La façon dont il avait traité Lune Voilée lui avait profondément déplu. Oh, rien de concret, mais les sous-entendus, les regards, Nuage Nébuleux savait ce que c’était, tellement plus cruel, tellement plus vil. Lui-même n’exprimait jamais son avis à haute voix après tout. 

Non, si lui désirait assister à la cérémonie, c’était avant tout pour Petite Biche. C’était à elle qu’il avait promis de venir, pour elle qu’il supporterait la proximité étouffante des autres chats. Ce qu’il voulait, ce pour quoi il attendrait, toute l’après-midi, toute la nuit s’il fallait, c’était voir le bonheur dans ses grands yeux verts, voir une minuscule flamme s’allumer, tremblotante, encore incertaine, puis la voir s’embraser, devenir un immense feu de joie. Alors seulement, son cœur à lui aussi deviendrait soudain aussi léger qu’une plume. Alors, le temps des doutes et des craintes lui paraîtrait lointain, incertain, comme un mauvais rêve un peu brumeux dont on ne peut se souvenir en détails.

Car il en avait eut, des doutes et des incertitudes. Il en avait connu des nuits de détresses, de désespoirs profonds, des nuits entières passées à discuter, à négocier avec Blizzard Astral, les épaules basses, la mine déconfite, à s’entendre plaider pour sa sœur, hésiter, trébucher, protester, affirmer qu’elle pourrait devenir une guerrière malgré tout, malgré sa maladie chronique, une toux insidieuse qui lui encombrait constamment les poumons et la gorge, qui l’indisposait du matin au soir, retardant le début de son apprentissage depuis plusieurs lune déjà. 

Un jour, Nuage Nébuleux lui avait promis. Un jour qu’il tâtait son poitrail et lui administrait des remèdes, elle avait tourné vers lui ses grands yeux verts pleins de larmes. « Je ne serais jamais une guerrière, n’est-ce pas grand frère ? »

Non. C’est faux. Tu seras une guerrière, comme notre frère, comme notre mère. Je te le promets.

Depuis cette promesse, il avait tant lutté. Et il y était parvenu, enfin. Alors, pour rien au monde il n’aurait manqué le baptême de Petite Biche. Parce qu’aujourd’hui, c’était elle qu’il voulait voir sourire, elle qu’il allait voir sourire. Aujourd’hui, aujourd’hui enfin, son calvaire toucherais à sa fin, aujourd’hui elle n’aurait plus honte, elle n’aurait plus à regarder les autres apprentis passer avec une envie mêlée d’amertume, une envie devenant chaque jour plus malsaine, se teintant de cette jalousie inexorable qu’éprouve ceux qui ont le sentiment d’être incomplet. L’envie était un sentiment si atroce. Nuage Nébuleux ne le savait que trop bien, lui qui passait son temps à soigner un cœur empoisonné, à tenter de refermer une blessure suintante, gangrénée, recouverte de sang coagulé, rouge, bleu, les couleurs de ses émotions, les couleurs qu’il ne montrait jamais. Il serra les mâchoires.

Avant, quand il était un chaton, le monde était différent. Avant, il voyait tout avec des grands yeux ébahis. Avant, ses journées étaient bercées par les éclats de rires, par les vols de papillons. Avant, la vie ressemblait à un jeu amusant, un jeu auquel on a hâte de jouer, ou l’on ne peut que gagner. Puis, en grandissant, il avait découverts de nouvelles règles, des règles qu’ils n’auraient jamais voulu connaître. Soudain le jeu avait perdu de ses attraits. Longtemps, il avait voulu revenir en arrière. Longtemps, il avait cru que tout cela pourrait s’effacer, et qu’un jour le monde redeviendrait blanc, qu’un jour ses sourires seraient ceux d’un chaton, simples et honnêtes. 

Mais dans le jeu qu’il avait découvert, il n’y avait plus de retour en arrière.

Nuage Nébuleux leva la tête vers le grand arbre. Une masse incroyable de chat était attroupée autour. Tous profitaient de la fraîcheur du soir, délicieusement mous, calmes, prêts à fêter leurs nouveaux apprentis. Certains conversaient, s’échangeant quelques nouvelles, tandis que d’autres paressaient seulement, les yeux mi-clos. Malgré ce calme apparent, Une énergie fébrile émanait des chats, et de nombreux regards curieux pesaient sur l’un des félins assis sous l’arbre.

Lumière avait un pelage jaune pâle, comme un soleil un peu éteint, dissimulé par un voile de nuages. Sa fourrure était striées de rayures dorées par endroit, et mouchetée d’orange sur le bout de ses pattes. Ses yeux ambrés n’exprimaient rien, sinon une attente résignée, pourtant Nuage Nébuleux percevait son appréhension. Son poitrail mince, dont une grande partie était blanche, se soulevait un poil trop rapidement, ses pattes graciles, qui donnaient l’impression d’être ancrées dans le sol, tremblotaient. Il était anxieux. 

Un cri de joie retentit soudain, bientôt suivit par d’autres. Blizzard Astral, leur chef, venait d’apparaître en haut du grand arbre, assis sur un petit promontoire que lui offrait une branche plutôt plate. Assise à ses côtés, comme statufiée, se tenait Panthère des Neiges. A contre jours, perdus dans le feuillage de l’arbre, tous deux ressemblaient à des ombres, de simples mirages causés par les jeux de lumières.

« Je demande aux futurs apprentis de s’avancer » proclama le chef de sa voix légèrement aigue.

Dans une synchronisation parfaite, tous les chats s’écartèrent, recrachant simplement cinq boules de poils. Petit Soleil, et son éternel air émerveillé, Petite Nuit, sa sœur, tout aussi excitée que son frère, Lumière, l’étranger prêt à intégrer leur clan, Petite Biche, les yeux remplis d’espoir et de fierté et...

…Nuage Fougueux ?

Nuage Nébuleux cligna des yeux. Déçu. Il ne pensait pas que Blizzard Astral mettrait ses menaces à exécution. Il soupira. Nuage Fougueux était la honte de tout le clan, et méritait bien ce qui lui arrivait. Pourtant, l’apprenti guérisseur ne pouvait pas s’empêcher d’avoir un léger pincement au cœur. Ce n’était pas de sa faute… Pas entièrement. Personne n’avait le droit de rejeter sur lui tous les évènements. Il était juste perturbé, profondément perturbé par ce qui était arrivé à son mentor. Nuage Nébuleux pouvait le voir à la légère fêlure qui était apparue à la surface de ses yeux bleus, dans laquelle tournoyait en permanence le doute. Il pouvait le voir à la façon dont il serrait les dents entre deux sourires narquois, entre deux ricanements provocateurs. Il n’aurait pas dû défendre ce chat, et pourtant il ne pouvait s’en empêcher.

Assise tout contre sa fourrure, Aurore Cendrée renifla, exprimant un léger mépris, un peu moqueur. 

« Bien fait. »

Nuage Nébuleux ne répondit pas, et se contenta de soupirer. Son amie ne voulait sûrement pas être méchante. Elle ne pouvait pas l’être, et ça ne lui apportait rien. Elle avait simplement décidé de suivre l’opinion des autres, de s’unir à eux, de se joindre à la clameur de honte que tous scandaient envers le chat roux-rouge.

« Aurore Cendrée, Panthère des Neiges, Patte Brune, Aile de Corbeau et Plume de Faisan, rendez-vous au pied de l’arbre. »

En entendant cette phrase, Aurore Cendrée poussa un hoquet de surprise ravie, et se tourna vers l’apprenti guérisseur, plus lumineuse que jamais, un nouveau sourire béat éclairant son museau. Puis elle trottina au pied de l’arbre, d’un pas sautillant un peu retenu, afin de conserver un minimum de maturité. Panthère des Neiges la rejoint aussitôt, talonnée par Patte Brune, Aile de Corbeau et Plume de Faisan. Le guerrier écaille-de-tortue affichait son éternel air blasé, pourtant une lueur de fierté brillait au fond de ses prunelles marron. Les quatre faisaient désormais face aux futurs apprentis.

En cet instant, Nuage Nébuleux trouvait sa sœur plus magnifique que jamais. Un peu tremblante sur ses pattes déjà trop longues, hésitante, trébuchant parfois, Les cils battants, les narines frétillantes. Elle s’approcha trop rapidement de Patte Brune lorsque le chef lui demanda de le faire, heurta son museau de plein fouet, se releva en écarquillant les yeux. Patte Brune la regardait avec une indulgence douce et tranquille, fit un pas en avant. Il était vraiment petit pour un chat adulte, à peine plus grand que l’apprentie. Il était discret, mais possédait un cœur pur qui semblait dépourvu de toute émotion négative, une âme tranquille et paisible. Il abordait toujours la vie avec une lenteur rassurante et réconfortante, ne s’emportant jamais, ne paniquant pas. Son regard seul sembla suffire à apaiser la chatonne, qui lui toucha le museau avec une assurance toute nouvelle.

A quelques pas de là, Plume de Faisan toisait son futur apprenti. Ils se tenaient à une distance pudique et calculée, assez près pour donner l’illusion de se toucher mais assez loin pour ne pas le faire réellement. La queue de Lumière se balançait nerveusement de droite à gauche, ses yeux ambrés scrutant son mentor sans vraiment le voir. Un épais nuage de doute semblait l’envelopper et assombrir son esprit, obscurcissant sa vue et bannissant toute joie de ce moment. Lumière se sentait pris au piège, mais personne ne semblait le voir.

Dans un joyeux concert de ronronnements, et de cris suraigus, Nuage de Jour et Nuage de Nuit se familiarisaient déjà avec Aube Cendrée et Aile de Corbeau. Le vétéran au poil de jais, bien que le plus retenu des trois, exprimait une joie contenue et mature.

Et puis, à l’écart de cette joie, presque çà l’écart du monde, Nuage Fougueux et Panthère des Neiges se faisaient face. Ils étaient deux ombres, deux guerriers prêts à se battre, s’affrontant du regard comme ils l’auraient fait avec leurs griffes, froidement, leurs émotions bien camouflées derrière un épais mur de glace. Nuage Nébuleux comprenait qu’on ait attribué le jeune récidiviste à la lieutenante. Avec lui, pas de doutes, elle serait intraitable, elle le dirigerait d’une patte de fer, sans aucun droit à l’erreur. Mais… était-ce réellement la bonne manière de le traiter ? Pris en étau de cette façon, Nuage Fougueux allait certainement se refermer sur lui-même. Il avait déjà commencé à construire sa carapace, mais il n’était pas trop tard pour la briser. Nuage Nébuleux étouffa un soupir. Tout cela, il aurait tant aimé l’exprimer. Mais il n’était que Nuage Nébuleux, l’apprenti guérisseur sympathique, aimable, et un peu niais, l’apprenti aux grands yeux naïfs mais étonnamment tristes. Alors il se cantonnerait à son rôle, si tel était son destin. Le ciel n’avait rien prévu pour lui. C’était ainsi.

Il se dirigeait vers sa sœur pour la féliciter tout en s’efforçant de bannir ces pensées désagréables lorsqu’un murmure intrigué se propagea à travers la foule, lui faisant lever la tête.

La patrouille du crépuscule était rentrée en avance. Jusque-là, rien d’anormal… excepté le fait qu’elle comptait deux chats de plus qu’à son départ. A sa tête, Braises Fumantes avançait d’un pas déterminé, fendant la foule avec aisance tandis qu’elle se dirigeait vers Blizzard Astral. Cristal Limpide et Larme Cendrée la talonnaient. Tous deux chancelaient à cause du chat massif qu’ils essayaient de soutenir tant bien que mal, et qui s’appuyait sur eux avec toute la détresse du monde. Il boitillait, et la couleur originelle de son pelage avait disparue, remplacée par les teintes ocre du sang et de la boue dont il était maculé. Un autre chat trottinait à côté, l’air vaguement inquiet. Celui-ci était grand et famélique, si maigre que ses côtes pointaient à travers sa peau. Il ne semblait pas blessé, avait le regard torve, mais clair. Un étrange morceau de tissu pendait à son cou, sans l’indisposer. A cause de la crasse, leurs odeurs étaient impossibles à identifier, pourtant tous les chats savaient parfaitement d’où ils venaient. 
Car lorsqu’on n’était pas de la forêt, il n’y avait qu’un seul autre lieu possible. Un lieu effrayant et austère, que personne ne souhaitait jamais visiter. 
Lorsque le chat imposant leva faiblement la tête en passant devant l’apprenti guérisseur, il eut un mouvement de recul.

Ces yeux…
Il les connaissait parfaitement.
Il hoqueta. 
La blessure de son cœur venait de se rouvrir.
Et, cette fois-ci, elle serait bien plus dure à soigner.

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